mercredi 20 avril 2011

Les femmes - L.

LES FEMMES

            Divines et humaines

            Ulysse, dans l’Odyssée est confronté à de nombreux personnages féminins, entre lesquels apparaît un clivage opposant mortelles et déesses. La supériorité des dernières est fortement affirmée, et ce notamment par l’emploi des épithètes hyperboliques les caractérisant : « la souveraine », « la royale » … Toutefois, sur le plan physique les épithètes sont les mêmes et peu variées, marquant un certain stéréotype : « aux belles boucles », « aux bras blancs ». Ainsi, seule Nausicaa se détache du lot, sans doute du fait de sa jeunesse, et est dite « princesse à la figure d’Immortelle ». Pourtant, là encore les Immortelles dominent et affirment leur suprématie, que les mortelles ne peuvent contester : « je sais que la très sage Pénélope / n’offre aux regards ni ta beauté, ni ta stature : / elle est mortelle, tu ignores l’âge et la mort » dit Ulysse à Calypso. Ainsi, seules les mortelles sont dotées de qualités morales, qui sont toujours la noblesse et la sagesse : celles de Nausicaa et de sa mère Arété sont ainsi célébrées par Ulysse et les Phéaciens., tandis que Pénélope a droit à un éloge particulier de la part d’Agamemnon : « elle est trop raisonnable, elle a l’esprit trop juste / (…) la très sage Pénélope ».
            Surtout, mortelle et déesses diffèrent par leur statut et leur encrage dans la réalité. Ainsi, Calypso et Circé vivent seules, sans hommes et totalement indépendantes, maîtresses de leur île. Tandis qu’à l’inverse, les mortelles apparaissent souvent voire toujours dépendantes d’un homme : ainsi Arété est présentée comme l’épouse (même si son poids et son autorité sont bien supérieurs à celui d’autres femmes), Nausicaa comme fille à marier, Pénélope comme l’épouse et la mère. Les mortelles sont présentées dans leurs tâches domestiques et gestionnaires de la maison, et c’est pour ceci qu’elles sont estimées : Nausicaa s’occupe du linge, Arété file la quenouille …

            Des divinités ambiguës

            Toutefois, les divinités féminines, celles de l’Olympe mises à part, ont un statut ambivalent : ainsi, les compagnons d’Ulysse ne savent pas face à Circé ou Calypso, s’ils ont affaire à une mortelle ou à une déesse. D’ailleurs, si celles ci sont bien des divinités, elles vivent à l’écart des dieux et Calypso ne semble pas avoir beaucoup de pouvoirs surnaturels.
            D’ailleurs, leur accueil est lui-même ambigu : Calypso sauve Ulysse, mais le retient prisonnier par la suite, idem pour Circé qui semble obéir à tous les rites d’hospitalité mais qui finalement change les compagnons d’Ulysse en cochons. Ainsi, ce personnage ambivalent se présente sous des aspects inquiétants : entourée de bêtes sauvages, mais aussi qualifiée de « terrible déesse ». Cependant, on assiste surtout à la métamorphose de Circé elle-même, d’hostile et perfide, elle se change en une créature compatissante, devient un modèle d’hospitalité et met son savoir au service d’Ulysse, en se révélant être une véritable initiatrice.
            Calypso et Circé suivront d’ailleurs une trajectoire parallèle : elles privent d’abord le héros de retour, elles deviennent ensuite celles qui le favorisent en lui offrant bateau, vivres et conseils. Enfin, toutes deux découvrent la pitié.

            Des figures tentatrices

            Calypso, Circé ainsi que les Sirènes représentent une tentation forte pour le héros : elles disposent de nombreux atouts qui pourraient faire succomber Ulysse. Ainsi, elles sont toutes trois dotées d’une belle voix (qui est l’attribut de la séduction féminine), elles sont entourées d’un cadre paradisiaque (grotte de Calypso, palais de Circé …), et se révèlent toutes dangereuses, car elles visent toutes à détourner Ulysse de la voie du retour, et deviennent ainsi en quelque sorte des figures de la mort.
            Ainsi, la métamorphose que Circé impose aux compagnons d’Ulysse est une épreuve qui se rapproche de la mort, puisqu’elle leur fait perdre leur humanité en en faisant des bêtes, mais surtout en les privant de la nostalgie, du désir de retour qui les fait vivre, par le biais de son philtre « qui devait leur faire oublier leur patrie ». D’ailleurs chez Circé, le héros doit aussi résister à la séduction. On rejoint ici l’archétype de la femme qui envoûte et détruit les hommes par un pouvoir considéré comme magique : la sexualité. Ulysse se laisse un peu amollir, et ce sont ses compagnons qui doivent lui rappeler qu’il faut quitter l’île de Circé.
            Derrière le charme des Sirènes, se cache la mort sous son aspect le plus morbide de décomposition : la tradition mythologique les montre souvent comme compagnes de Perséphone, ou mêlant leur chant à celui des Parques. Juste après la nekuia qui représente un aspect effrayant de la mort, elles peuvent symboliser le charme insidieux du trépas, de l’oubli des souffrances humaines.
            Ulysse est donc soumis à la tentation de quitter le statut de mortel. Cet aspect est d’ailleurs renforcé chez Calypso, autre image de la mort car cachée au fond de sa grotte où elle tient Ulysse prisonnier pendant 7 ans, qui lui propose d’accéder à l’immortalité pour rester à ses côtés. 
Calypso possède également tous les atouts de la séduction érotique. Son île est d’ailleurs la dernière épreuve et la plus grave car celle ci, Ulysse doit l’affronter seul : il doit choisir entre l’immortalité offerte par la déesse et le statut de mortel qu’il doit conserver pour retourner à Ithaque. Mais Homère opère alors un retournement de situation en marquant la vie divine de tous les signes de la mort : ainsi il vie reclus dans la grotte de Calypso, caché dans un lit où il n’est ni vivant, ni mort, et où son existence se consume dans l’inactivité et les pleurs. Les seuls objets de son désir son sa terre et sa famille. De fait, Ulysse va alors revendiquer devant la déesse le choix de la vie mortelle.

            Deux figures positives  

            Toutefois, face à ces divinités ambiguës et menaçantes, d’autres s’avèrent profondément ancrées dans la réalité humaine et ramènent ainsi Ulysse à la vie. C’est le cas par exemple de Nausicaa, préoccupée par son mariage, occupée à laver du linge. Elle aurait pu représenter pour le héros la dernière tentation, humaine cette fois, car la jeune fille est immédiatement sensible au charme du guerrier, et son père se propose de le prendre pour gendre. Nausicaa apparaît aussi comme une sorte d’idéal, beauté naturelle, fraîche et jeune, elle est comparée à Artémis. D’autant que sa rencontre avec Ulysse va lui procurer un statut étonnant : en plus de sa pureté, elle de démarque par son courage et sa maîtrise de soi, qualités plutôt masculines dans le monde épique. Elle suscite l’admiration d’Ulysse, ce qui provoque chez lui des paroles d’adieu qu’il n’a jamais eues à l’égard de Circé et Calypso : « même là-bas, je t’invoquerai comme un dieu / jour après jour : car tu m’as sauvé jeune fille ».

            Quant à Pénélope, sa femme, présente au premier et au dernier chant, elle est qualifiée de « prudente » et de « très sage » et par sa fidélité constitue une sorte de point d’ancrage vital pour son époux. Ainsi, pendant les vingt ans que durent son absence, son rôle est de rester comme image de la stabilité pour Ulysse, errant dans un univers mouvant.
C’est pas sa fidélité que le souvenir d’Ulysse reste vivant et que demeure l’espoir du retour.

Les dieux - L.


LES DIEUX

Dans l’Odyssée, leur présence est moins prégnante que dans l’Iliade, où ils contrôlaient les combats, et parfois même y participaient. Dns l’Odyssée, si le destin d’Ulysse est toujours entre les mains, one se concentre, sur le courage et les ruses du héros.

            Des dieux anthropomorphes 

            Pour les Grecs, les dieux sont partout, aussi dans les forces de la nature, que dans la vie quotidienne, et les mortels les invoquent avant chaque grande entreprise. Ils ne possèdent ni l’omniscience, ni l’omnipotence, ni la transcendance du Dieu monothéiste, et ce même s’ils vivent à part des mortels et qu’ils ont pour nourriture le nectar et l’ambroisie. Ils ont cependant toujours besoin des hommes car leur prestige dépend des mortels (« plus jamais je ne forcerai le respect des Immortels, si des humains ne me respectent pas », se plain Poséidon).
Comme si la vie divine leur était insuffisante, ils déploient leurs passions dans les affaires humaines : ainsi, ils aiment visiter les hommes, les protéger ou leur nuire, voire en faire leur conjoint. Les dieux ont une présence immanente que l’homme éprouve au dedans de lui sous forme d’impulsions subites ou de songes (le songe de Nausicaa).
            Dans les poèmes homériques, les dieux prennent forme humaine, et réagissent comme des hommes : ils sont moins violents et capricieux que dans l’Iliade, plus soucieux de la justice, ils sont néanmoins jaloux, rancuniers, et parfois cruels, comme Poséidon ou accessibles à la pitié ou encore amoureux … D’ailleurs, le poète les présente avec une distance respectueuse à travers leurs épithètes traditionnelles.

            Hommes et dieux

            Leurs rapports sont réglés par des rites très précis, qui sont une marque d’humanité, puisque les Cyclopes les ignorent. Dans l’île du Soleil, Ulysse prie, mais le rite « traditionnel » pour obtenir la faveur d’un dieu est le sacrifice : Athéna rappelle ainsi à Zeus : « Ulysse / qui agréait jadis, sacrifiant près des vaisseaux grecs ».
            A chaque dieu convient un rite spécifique, un type de sacrifice, ce dont témoignent les explications détaillées de Circé pour l’holocauste. Toutefois, le dieu a toujours le pouvoir arbitraire d’agréer ou non au sacrifice, c’est-à-dire d’y consentir. Ainsi, les dieux sont perçus comme des puissances redoutables, qui tiennent le destin des hommes entre leurs mains. La religion est quant à elle perçue comme une série d’interdits et de rituels. D’ailleurs, à l’époque, il n’y a pas de notion de péché, et donc l’homme peut offenser un dieu par un manquement aux honneurs qui lui sont dus ou par la transgression d’un interdit dont il devra faire réparation pour rétablir l’équilibre des relations.
            Pour les personnages homériques, la question de la moralité ou de l’immoralité n’entre pas dans la perception qu’ils ont des dieux. Bénéfiques ou maléfiques, ils incarnent le visage incontrôlable du destin.

            Adversaires ou adjuvants ?

            Ulysse qui a tué Polyphème, subit la rancune tenace de Poséidon, mais bénéficie également de nombreux soutiens divins : Eole lui confie l’outre des vents, Hermès le conseille, Ino lui donne son écharpe … Mais c’est Athéna qui s’avère la plus proche d’Ulysse : ainsi, elle intervient pour l’aider auprès des dieux, l’aide de manière indirecte, en suscitant le rêve de Nausicaa, le dissimule, ou encore le transfigure. D’ailleurs, cette relation étroite trouve son apogée au chant XIII, lorsque la déesse se révèle à Ulysse sur la plage d’Ithaque. Surtout, ils ont tout deux un lien de nature, à savoir leur mêtis : ainsi Athéna insiste sur ce point commun : « nous sommes toi et moi des astucieux ». Ce lien créé alors à la fois une relation faite d’admiration, d’humour.
            Ulysse de son côté, lui montre le respect qu’il lui doit, mais fait surtout appel à elle pour son aide : « Assiste moi avec la même ardeur, Etincelante / et j’irai volontiers me battre contre trois cents hommes / avec toi ». Il apparaît alors clairement que les hommes ne sont pas de simples marionnettes manipulées par les dieux, ils sont au côté des dieux car l’action de l’homme est à la fois motivée par l’influence du dieu mais aussi par la volonté humaine. Ainsi, Ulysse va résister au désir de manger les bœufs du Soleil et gardera sa liberté.
Si Ulysse est bien un héros, c’est par sa capacité humaine à supporter les épreuves et à s’en sortir par toutes les ressources de sa volonté et de son intelligence.

            Athéna et Hermès sont des dieux adjuvants, chacun par leur action positive à l’encontre du héros. Ainsi, Athéna plaide la cause d’Ulysse auprès des dieux, tandis qu’Hermès lui offre ses conseils auprès de Circé, ou porte à Calypso le message des autres dieux.
            A l’inverse, Poséidon et le Soleil sont des dieux opposants par leur lutte (surtout Poséidon) acharnée pour empêcher le héros de regagner Ithaque. Ainsi, la rancune de Poséidon peut même s’étendre jusqu’à ceux qui aident Ulysse, et change le navire des Phéaciens qui l’ont ramené en rocher. Quant au soleil, c’est un opposant en cela qu’il provoque par représailles le naufrage du navire d’Ulysse et la mort de tous ses compagnons, car ceux-ci avaient mangé ses bêtes.

            Une subtile hiérarchie
           
            Pourtant, malgré leur puissance apparente, les dieux grecs ne sont pas tout puissants, car au dessus d’eux se trouve encore le destin. Ainsi, Poséidon peut au mieux retarder le retour d’Ulysse, mais pas l’empêcher, car « son destin est de revoir les siens ». Les dieux sont liés par le serment du Styx, qu’Ulysse invoque lorsqu’il se sent menacé ou bien qu’il se méfie des intentions de Circé ou de Calypso.
            A l’image de la société humaine, la caste divine est organisée et hiérarchisée : ainsi après s’être révoltés contre leur père, Chronos, les dieux se sont partagés le monde :  Zeus a le ciel et la foudre, Poséidon la mer et ses abîmes, Hadès les Enfers. Et l’épithète qui est attribuée à chacun d’entre eux contribue à faire connaître le « domaine de compétence de chacun » : Zeus est « le Roi des hommes et des Dieux », Poséidon « l’Ébranleur du sol », Athéna « l’Étincelante », Hermès « le Messager éblouissant ».
            Surtout, on peut noter que Zeus a une position prépondérante, car il est le garant de la justice et de l’ordre du monde en tant que maître des phénomènes célestes. C’est à lui que les autres dieux rapportent les conflits. Toutefois, l’équilibre est très subtil, car si les dieux obéissent aux ordres de Zeus, celui-ci doit à son tour respecter les prérogatives et les susceptibilités de chacun. Ainsi, lors d’une scène entre Poséidon et Zeus, chacun s’incline devant l’autre. Les dieux préfèrent d’ailleurs éviter les conflits directs, dont les conséquences pourraient être désastreuses. Comme les humains, ils usent de stratégies d’évitement : ainsi le retour d’Ulysse est décidé lors de l’absence de Poséidon, tandis qu’Athéna ne se manifeste pas dans les lieux maritimes.


mardi 19 avril 2011

Le thème de l'hospitalité - L.


LE THÈME DE L’HOSPITALITÉ

            Au cours de son périple, Ulysse multiplie les rencontres, se trouvant à la fois dans la situation de l’étranger et dans celle de l’hôte (xenos a les deux sens en grec). La mise à l’épreuve de l’hospitalité est un des enjeux du récit.
            L’Odyssée illustre d’ailleurs la conception de l’hospitalité, qui est un devoir sacré : tout voyageur doit obtenir le logis et la nourriture, ce qui crée un lien avec l’hôte.


            La peur de l’autre

            Une méfiance généralisée 
Dans l'Odyssée on peut constater une méfiance constante à l'égard de ce qui est différent ou inconnu.
Ainsi, l’autre peut être considéré comme un danger. Et les Phéaciens sont les premiers à manifester cette hostilité (« on supporte mal ici les étrangers, et ne fait pas très bon accueil à qui vous vient d’ailleurs »), et jouiront cependant d’une réputation de modèles d’hospitalité. Pourtant, lorsque Nausicaa accueille, elle n’a pas peur, car elle a toute  confiance en la protection des dieux. A l’inverse, l’étranger peut ête l’autre radical, à l’image d’un dieu dont on peut aussi se méfier, mais pour d’autres raisons : ainsi, Alcinoos s’interroge-t-il sur l’immortalité d’Ulysse.
           
            Étranger, un statut précaire

D’emblée, l’étranger est dépourvu de tout droit et entièrement dépendant de la communauté dans laquelle il arrive, où il n’a ni parents, ni protecteurs pour le soutenir. Ce qui explique la question angoissée qui s’impose à Ulysse, chaque fois qu’il aborde une terre qu’il ne connaît pas. La seule chose qu’il peut espérer, c’est susciter la pitié de ses hôtes, et c’est en ce sens qu’il supplie Nausicaa et implore Athéna.
D’ailleurs, la précarité de ce statut se traduit par le refus de dire son nom, c’est-à-dire de se livrer en tant qu’autre être identifiable, et par conséquent encore plus vulnérable.

            Une bonne et une mauvaise hospitalité ?

            Le modèle phéacien 
Les Phéaciens représentent un modèle de civilisation en matière d’hospitalité, et le rituel en est d’ailleurs très détaillé dans les chants qui leurs sont consacrés :
            - d’abord, l’étranger se présente comme un suppliant à travers deux gestes exprimant son humilité et sa soumission aux règles de la communauté : il embrasse les genoux d’Arété et s’assoit dans la cendre (symbole d’abaissement).
            - l’hôte procède alors à la réception de l’étranger par des gestes codifiés : il peut le relever pour lui signifier qu’il le considère comme un égal, le faire asseoir pour l’accepter dans son intimité, lui offrir de l’eau, pour qu’il se rince les mains, et le pain, nourriture humaine par excellence, partager ensuite une libation offerte à Zeus, protecteur des étrangers, pour lui signifier le respect sacré qui lui est dû.
            - puis l’hôte fête l’étranger en lui offrant les plaisirs d’une société civilisée : le festin, le chant de l’aède, des danses, le sport, le bain …
            - enfin, l’hospitalité passe aussi par les dons qui sont une façon pour l’hôte de montrer sa richesse et son prestige.
            Cette pratique de l’hospitalité met aussi en jeu la parole, échange humain par excellence, dont un des moments privilégiés est la révélation du nom de l’étranger. Toutefois, cette pratique étant considérée comme un don, elle ne peut se faire qu’une fois que l’étranger a reçu un premier don, en ayant participé au repas. Se nommer consiste à indiquer son patronyme, ainsi que sa terre, ou son peuple : « Je suis Ulysse, fils de Laërte (…) J’habite dans la claire Ithaque ». Recevoir l’hospitalité c’est en quelque sorte retrouver un ancrage, c’est-à-dire son inscription dans une famille et une collectivité, en étant accueilli dans une demeure et une communauté.
            Par ailleurs, le récit de ses aventures, est aussi un don de la part de celui qui est accueilli, et Ulysse en hôte accompli n’y manque pas, tant chez les Phéaciens, que chez Éole et Circé. Enfin, les rites d’hospitalités s’ouvrent et se ferment sur des vœux de bonheur et de formules de bénédiction. Les vœux qu’adresse Ulysse rejoignent d’ailleurs le désir profond d’Ulysse notamment en ce qui concerne le bonheur de vivre en sécurité auprès des siens : « jouis, en ces demeures, de ton peuple, de tes enfants, et su roi to seigneur ! ».

            La subversion de l’hospitalité

            Ulysse, au commencement de son voyage, croit encore évoluer dans son univers o ù les règles de l’hospitalité sont respectées, et c’est ainsi qu’il se présente chez le Cyclope : « Je voulais le voir, et s’il me ferait les cadeaux ». D’ailleurs, le passage dans un univers in-humain est marqué par la subversion de l’hospitalité : ainsi, chez les Lotphages, l’accueil déshumanise les hôtes en leur ôtant leurs souvenirs, tandis que Circé et les Lestrygons transforment leurs hôtes en proie à dévorer. Quant à Calypso, si elle accueille Ulysse, c’est pour le garder prisonnier. Enfin, dans la nekuia, Ulysse s’entretient longuement avec Agamemnon, victime lui aussi de la perversion de l’hospitalité, dans sa propre demeure.
            Enfin, tout l’épisode du cyclope est écrit comme une sorte de parodie cruelle car Polyphème bafoue tous les rites d’hospitalité invoqués par Ulysse qui se présente en suppliant et invoquant Zeus. Et au lieu d’accueillir ses hôtes par un repas, il en fait sa nourriture, répondant avec sarcasme aux supplications d’Ulysse en lui proposant de le manger en dernier.

            Une marque d’humanité 

            La restauration de l’échange

Lors des errances du héros, l’étranger se voit nié, éliminé, voire relégué dans une altérité radicale. Ainsi, c’est au contraire dans une humanité pratiquée qu’Ulysse peut conserver et même retrouver son humanité (voire humaniser une déesse redoutable comme Circé). Par hospitalité on passe de l’inconnu au connu, et l’étranger devient alors digne d’être connu comme le « même » que celui qui l’accueille, dans un tissu de relations réciproques, ce qui fait d’ailleurs dire à Alcinoos qu’ « un hôte, un suppliant, c’est autant dire un frère ». Cette reconnaissance acquiert même un statut sacré, car « les mendiants, les étrangers viennent de Zeus ». Ainsi, le repas pris en commun, auquel les dieux sont invités par la libation et le sacrifice authentifie le lien religieux créé par la pratique de l’hospitalité. Ce passage par l’hospitalité phéacienne, est donc nécessaire à Ulysse, car il le rétablit en tant qu’homme dans une communauté humaine, afin qu’il puisse ensuite affronter la réalité et son faux statut d’étranger sur la terre d’Ithaque.
            Mémoire et oubli

Enfin, le motif de l’hospitalité rejoint le thème essentiel du poème, à savoir la tension entre la mémoire et l’oubli. Ainsi, la première (les Lotophages) et la dernière (Calypso) étape d’Ulysse dans le monde de l’ailleurs le confrontent à une hospitalité perverse qui provoque l’oubli et interdit le retour. Au contraire des vrais hôtes en la personne d’Eole, ou des Phéaciens, qui incarnent les passeurs. La pratique de l’hospitalité tente de nier l’oubli, par le biais de dons, qui entretiennent le souvenir, ce qu’exprime Alcinoos en offrant une coupe à Ulysse : « afin que tous les jours il pense à moi / chez lui ».
            Ce lien du souvenir et cette permanence de la mémoire, que l’hospitalité porte au plus haut, sont aussi ce qui a fait vivre et agir Ulysse tout au long de son périple : encore une façon de montrer combien l’hospitalité est œuvre d’humanité. 

Le personnage d'Ulysse - L.


LE PERSONNAGE D’ULYSSE

Ulysse devient réellement la figure centrale de l’Odyssée à partir du chant V, moment où son sort est rappelé à Zeus par Athéna.

Un héros épique ?

            Dans les chants V à XIII, nous avons affaire à un Ulysse différent des héros de l’Iliade. Ainsi, il y a plus de combats singuliers, mettant en valeur la force du guerrier, mais toutefois, Ulysse doit maintenant se battre contre des monstres ou contre lui-même. Il apparaît peu l’épée à la main, et se voit opposer  des adversaires « peu dignes du héros d’épopée » : Circé, une femme, ou l’ombre des morts.
Il constate de plus plusieurs fois l’inutilité de ses armes, notamment face au Cyclope ou à Scylla. 
            En outre, l’épisode chez les Cicones montre Ulysse combattant mais dans une posture nettement moins glorieuse puisqu’il apparaît comme un vulgaire pirate, pillant et se heurtant à plus fort que lui. En fait, c’est comme si le poète suggérait qu’à Ulysse l’épique succède désormais le héros qui doit faire preuve d’autres vertus que celle guerrières. Le héros d’épopée semble désormais faire partie du passé et est ainsi célébré par l’aède Démodocos.
            Il ne reste donc de sa figure épique de guerrier que le surnom d’Ulysse à savoir « Fléau des villes ». Cependant, son identité même est mise à mal, accentuant la « dégradation » du personnage : ainsi on le prend parfois pour un commerçant, ou même un pirate, figure dégradée du marin.
On le soupçonne même parfois de n’être qu’un marchand, comme c’est le cas pour Euryale ou pour le Cyclope Polyphème. Si sa force physique est remarquée par les Phéaciens, elle ne trouve à s’exercer que dans le sport, version affadie de la guerre. Enfin, il lui faut l’intervention d’Athéna pour qu’il retrouve sa prestance devant Nausicaa ou les Phéaciens.
            De plus, même si Circée le qualifie de « grand capitaine », et qu’il jouit clairement d’une position de chef, il ne parvient pas toujours à se faire obéir par son équipage, et ne pourra finalement pas tous les ramener sains et saufs. Le sommeil qui s’empare de lieu au cours de l’épisode des troupeaux du soleil est d’ailleurs témoin de son incapacité à lutter contre le destin de ses marins.
           
Un héros humain

            Ulysse dans son comportement et dans son caractère, apparaît cependant bien plus humain que son côté guerrier ne le laissait présumer.
            D’abord, le retournement des valeurs épiques nous rappelle qu’il n’est qu’un mortel, qui n’a des qualités que proprement humaines. Ainsi, Ulysse le guerrier est vaincu dès l’épisode des Cicones. Toutefois, le poète a usé d’un moyen bien plus radical pour effectuer ce retournement : quand Ulysse sanglote en écoutant Démodocos, chez les Phéaciens, il est comparé à la femme du guerrier pleurant sur le corps de son époux, ce qui montre qu’Ulysse, après avoir subi toutes ces épreuves a compris les limites des valeurs épiques et sait se tourner et voir l’aspect humain et douloureux de la gloire des combats.
            Par ailleurs, l’absence d’Athéna pendant les péripéties d’Ulysse – bien que de loin elle veille sur lui – signifie bien que c’est au mortel qu’est Ulysse de « défendre sa vie et le retour de ses marins » et ce, sans intervention divine ou surnaturelle.
            Ulysse est également contraint à un face à face avec lui-même. Ainsi, face aux monstres et aux dangers, c’est plutôt lui même qu’il doit affronter, c’est un combat contre lui-même qu’il est appelé à faire. Le passage chez Circé, où il apprend quelles épreuves l’attendent en est ainsi le meilleur exemple : il se soumet à ces épreuves en connaissance de cause. Ainsi, il va devoir vaincre la répulsion instinctive qu’inspire à tout être humain l’idée de la confrontation au monde des morts, ou la peur viscérale des monstres en la personne de Charybde et Scylla.
En fait, les épreuves qui lui sont imposées prennent davantage la forme de  tentations qu’il doit affronter seul, et ce en se démarquant de ses compagnons. C’est le cas notamment pour l’épisode des Sirènes, où il se fait attacher au mât, tandis que ses marins ont de la cire dans les oreilles. Autre exemple, le désir ardent qu’il manifeste d’interroger d’abord sa mère et non pas Tirésias comme le lui a indiqué Circé.
Mais la tentation la plus forte reste celle qu’il affrontera chez Calypso, radicalement seul, pendant 7 années : l’oubli.
            Lorsque Ulysse arrive chez les Phéaciens, c’est comme s’il était dépossédé de tout, et réellement devenu Personne : ce n’est qu’à l’écoute de l’aède qu’il va retrouver son nom, et en racontant ses péripéties qu’il reconquiert son identité. Si au premier abord, le procédé du récit rétrospectif ne peut sembler qu’un simple effet, ce n’est pas le cas : il permet justement au héros la réflexion et le retour sur lui-même. Il reconnaît ainsi plusieurs fois ses erreurs, et regrette ses actes comme pour son conflit avec Ajax qui a ensuite été conduit au suicide et dont malgré ses regrets, il n’arrive pas à obtenir le pardon : « Que n’avais-je eu plutôt le dessous en cet épreuve ! ».

Le caractère du héros est quant à lui assez particulier, présentant de multiples facettes :

            L’ingéniosité 

Ulysse est baptisé de plusieurs surnoms, mais ceux qui reviennent le plus souvent mettent en valeur son ingéniosité : « l’Inventif », « l’industrieux », « l’ingénieux ». C’est d’ailleurs à lui que les Grecs doivent leur victoire, grâce au stratagème du Cheval de Troie.
Ulysse use de son ingéniosité lorsqu’un danger se présente, mais aussi par goût. Ainsi, confronté au cyclope Polyphème, il imagine de l’enivrer et de l’aveugler avec un pieu, puis de faire sortir ses compagnons de la grotte :
«  Mais je me demandais comment nous en tirer au mieux,
cherchant quelque moyen pour mes compagnons et pour moi,
d’échapper à la mort. J’ourdissais cent tours et cent ruses,
car notre vie était en jeu et le désastre proche.
Or voici le projet que mon cœur jugea le plus sage. »
            La  prudence et la dissimulation sont deux autres traits de cet esprit inventif. Ainsi, pour se protéger, il entretient le mystère sur son identité, comme chez les Phéaciens, mais aussi lors de son retour à Ithaque, aidé par Athéna. Qui lui reproche d’ailleurs ce trait :
«  Il serait fourbe et astucieux, celui qui te vaincrait
en quelque ruse que ce soit, fut-il un dieu !
Ô malin, ô subtil, ô jamais rassasié de ruses,
ne vas-tu pas, même dans ton pays, abandonner
cette passion pour le mensonge et les fourbes discours ? »
            Ulysse est aussi héros de la « mêtis »mêtis » = principale qualité d’Ulysse, souvent traduit par la ruse).  La mêtis d’Ulysse, dans son intelligence perspicace, confine à la sagesse prudente de celui qui sait, qui met en garde et qui enseigne à ses compagnons.

            La force  

Une autre caractéristique de sa personnalité est la bravoure, qui liée à son endurance – une autre de ses épithètes est « Ulysse l’endurant » - devient de la vaillance. Ces deux qualités ressortent particulièrement durant les tempêtes qu’il affronte, par exemple au chant V, avant d’arriver chez les Phéaciens :
« Les deux genoux, les mains fortes d’Ulysse
lâchèrent : car la mer avait eu raison de son cœur ».
Souvent, malgré la peur Ulysse résiste, tandis que sa bravoure se manifeste aussi pendant les combats. Enfin, il est courageux quand il se rend chez Circé, alors que ses compagnons ont été transformés en porcs.
            Toutefois, ces diverses qualités s’accompagnent d’orgueil et d’esprit de vengeance, comme le montre le plan qu’il érige avec Athéna pour massacrer les prétendants. Son orgueil apparaît quant à lui au chant VIII quand il vainc les jeunes athlètes Phéaciens au lancer de disque.
           
            Un orateur habile

 Ulysse est aussi un orateur habile, dont les paroles sont calculées et convaincantes : il sait faire à Calypso les compliments qui calment sa colère, à Nausicaa il s’adresse à elle avec flatterie pour lui demander un vêtement :
«  Tout compte fait, ce qui lui parut le meilleur,
fut de dire à distance des mots doux comme le miel,
craignant de la blesser s’il lui embrassait les genoux ».
Arrivé au palais du roi, il implore la reine Arété, excuse Nausicaa auprès de ses parents, échange des compliments avec Alcinoos.

            L’amour de la patrie  

Mais le trait de caractère le plus important et le plus émouvant d’Ulysse est la nostalgie de sa patrie, exprimée dès le chant V et répétée ensuite comme un leitmotiv :
«  Car il n’est pour l’homme de plus doux que sa patrie
ou ses parents, même quand il habite un gras domaine
en la terre étrangère, séparé de ses parents … »
Ainsi, Ulysse souffre d’être retenu loin d’Ithaque, et ce à cause de la colère de Poséidon, qui ne lui pardonne pas d’avoir aveuglé Polyphème, son fils.
La souffrance d’Ulysse en fait d’ailleurs un héros sensible dans l’Odyssée, bien loin du guerrier vaniteux de l’Iliade. Ainsi, il ressent de l’émotion lorsque l’aède chante sa querelle avec Achille. Et au chant XIII, il ne songe plus qu’à partir pour rentrer chez lui.

Mais pour accomplir tous ces exploits, Ulysse a besoin d’armes, et celles-ci sont différentes de celles auxquelles on pourrait s’attendre …

            D’abord, ce sont les armes de l’homme, et non pas celles du guerrier qui vont permettre à Ulysse de réchapper de ses péripéties.
            Héros de la « nostalgie » : l’Odyssée, mais aussi le personnage d’Ulysse repose sur un fondement essentiel à savoir le désir du retour. Celui-ci est évoqué dès les premiers vers du poème et est constitutif du héros, qui après s’être présenté aux Phéaciens évoque immédiatement sa terre : « et moi je ne connais rien de plus beau que cette terre ».  C’est cette tension vers Ithaque qui anime et maintient Ulysse en vie : ainsi, il préférerait mourir chez Calypso plutôt que de ne pas rentrer, et Tirésias lui montre clairement que seule cette constance dans le désir lui permet de tenir et de surmonter les épreuves : « si tu ne penses qu’à ton retour, vous pourrez arriver ».
Ulysse fait alors délibérément le choix de la nostalgie, en refusant l’immortalité proposée par Calypso. Il préfère son statut de mortel, et est prêt à tout endurer pour retrouver sa terre et son passé.

            Héros de l’endurance : cette vertu est sans cesse soulignée dans les épithètes, comme notamment le « patient ». Comme il le dit, réaliste, à Calypso : « mon âme est forgée au malheur ». La somme et la dureté des épreuves qu’il a endurées, le constitue en héros aux yeux des mortels, mais aussi pour les dieux. Cette patience, qui répond à la ténacité de Poséidon, lui permet de surmonter découragement.